Il y a des séries qui, de manière insoupçonnée, sont d’une sincérité surprenante. Des séries qui parlent de tout un tas de sujets mais qui transportent un sentiment pur d’humanité avec elles. Bojack Horseman est une de ces séries. Et c’est même l’une des plus marquantes d’entre elles. La série d’animation, qui a été diffusée sur Netflix de 2014 à 2020, a rencontré un grand succès et a touché un grand nombre de personnes. Tantôt hilarante, tantôt déchirante… Bojack Horseman est une œuvre marquante de ces dernières années et elle mérite bien une rétrospective détaillée.
Attention spoilers
Derrière les clichés de l’animation pour adulte
De l’extérieur, on pourrait penser que Bojack Horseman est un piètre clone de Family Guy, mais on en est bien loin. Si la série repose en partie sur son humour, elle brille aussi par sa sensibilité. La première saison se cherche encore et emprunte beaucoup à la sitcom dans son montage et son rythme. Elle nous plonge dans un Hollywood fictif et anthropomorphe rapidement renommé Hollywoo. Plus précisément dans le quotidien de l’homme-cheval Bojack, une star de sitcom, justement, des années 90. 20 ans plus tard, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Sarcastique, aigri, m’as-tu-vu et rempli d’addictions. Bojack est un connard, et la série joue beaucoup sur ça pour en rire au départ. Mais on nous fait tout de suite comprendre que c’est un connard triste.

Cette saison nous présente les personnages centraux de la série de manière un peu caricaturale, avant de doucement aller plus loin que l’archétype. Princess Carolyn est l’agente de Bojack et sa petite amie par intermittence ; c’est une femme sûre d’elle et douée dans son métier. Todd est le colocataire candide du cheval. Mr Peanutbutter est son rival et son opposé ; lui aussi star de sitcom il a su continuer sa carrière et est de nature joyeuse. Diane est la petite amie de ce dernier et aussi la biographe de Bojack ; elle semble pragmatique et détachée.
Plus la saison avance, plus la sensibilité s’installe. C’est d’ailleurs ce que soulignaient les critiques de l’époque. Le montage de sitcom s’efface et on rentre dans le vif du sujet. Bojack Horseman assoit alors son statut de « dramedy », ce mélange fusionnel de comédie et de drame.
C’est à l’épisode 8, Le Télescope, qu’on comprend vraiment. Bojack rend visite à Herb, créateur de Galipettes en Famille, la fameuse sitcom. A travers des flashbacks on comprend que Herb s’est fait évincer de la série par homophobie et que Bojack a décidé de laisser faire. Il ne l’a plus jamais recontacté jusqu’à maintenant, en apprenant qu’il avait un cancer en phase terminale. Après un diner qui se passe plutôt bien, Bojack décide d’aller s’excuser. Et là, Herb prononce une phrase simple mais qui f
ait l’effet d’un coup de poing :
« Je ne te pardonne pas. »
Bojack est incapable de l’accepter et ça finit en bagarre. Puis il s’en va, après avoir vu son vieil ami affaibli sur le sol par sa faute. Cette fin d’épisode est lourde. Par moments on a bien rigolé mais cette fin fait vraiment mal. Le tout en apprenant quelque chose : le pardon n’est pas acquis et ça fait partie de la vie.
La fin de saison explore d’avantage la psychologie de ses personnages, et la série part sur une lancée qui va marquer toute une génération de spectateurs.

Une identité claire
La seconde saison de Bojack Horseman démarre à l’été 2015. Le premier épisode donne tout de suite le ton. Bojack essaye d’aller mieux. Il fait du sport, écoute des podcasts de développement personnel et il devient une caricature d’imbécile heureux. Puis à la fin de l’épisode sa mère l’appelle et lui dit qu’il ne s’améliorera jamais, qu’il a un poison en lui et que ce n’est pas de sa faute mais qu’il n’y a pas d’antidote : que les Horseman ont tous ce poison en eux. Encore une fois, on reste estomaqué devant une fin aussi brutale.

Puis la saison s’installe entre humour absurde, véritable satire et ces aspects plus brutaux. Et on commence à explorer cette sincérité du sentiment humain plus frontalement. Cette saison 2 contient parmi les épisodes les plus hilarants de la série. Par exemple quand Todd décide de construire un Disneyland car Bojack l’a persuadé que c’était une légende qu’on raconte aux enfants. Quand les avocats de Disney le poursuivent en justice, on se rend compte que Walt Disney avait déposé le nom « Diisneyland » avec deux I. Une blague absurde qui fait gagner le procès à Todd. On a aussi l’émission présentée par Mr Peanutbutter au nom à rallonge.« Stars et Célébrités d’Hollywoo : Que savent-elles ? Savent-elles quoi que ce soit ? C’est ce qu’on va découvrir ! »
On a aussi des épisodes très sombres, très critiques du système Hollywoodien et de la société de l’époque. Mais aussi un développement de personnages qui va en profondeur. Notamment avec Bojack, qu’on découvre vraiment sensible, insécure, traumatisé. Mais on découvre aussi qu’il est capable de choses horribles par lâcheté. Et ça, c’est un point important de la série. On pensait suivre un connard drôle, on suit en fait un personnage complexe qu’on détesterait si c’était une vraie personnalité publique.
La saison 3 présente une course aux Oscars effrénée et continue de développer Bojack et les conséquences de ses actes sur tout le monde. Plus cette saison avance, plus on voit ses proches atteindre un point de rupture. On le voit avoir peur mais être incapable de faire mieux. Comme à chaque fois il s’autosabote, perd tout, essaye de se racheter après avoir fait n’importe quoi. Et vers la fin, Todd lui dit :
Tu dois comprendre que ce qui ne va pas c’est toi, ta personne. C’est pas l’alcool ou les drogues ou les choses qui te sont arrivées au cours de ta carrière… Ou ton enfance. C’est toi. Tu piges ? C’est toi.
Bojack part dans une spirale addictive aux côtés de Sarah Lynn, elle aussi star déchue de sa sitcom. C’était l’enfant star de leur série, puis une pop star à la Britney, et à 30 ans elle est perdue. Dans un épisode étrange, on retrace ce périple flou qui finit au planétarium de Los Angeles. Sarah Lynn meurt d’une overdose dans les bras de Bojack dans une scène toute douce. On ne voit que leurs ombres, elle s’assoupit, Bojack l’appelle sans réponse et l’épisode se termine. Ce n’est que l’épisode d’après qu’on comprend.

Et là tout devient lourd. Très lourd, plus que jamais dans la série. Un personnage secondaire attachant et tragique est mort. Ca s’aligne dans la critique Hollywoodienne, dans le discours sur l’addiction et les traumatismes. Bojack part de L.A. Et la saison se finit sur ça :
Bojack regarde les chevaux courir. C’est symbolique. La saison est terminée. Et la série, qui était déjà touchante, ne sera plus jamais la même.
Bojack Horseman au sommet de son art
On n’en a pas parlé jusqu’ici mais Bojack Horseman repose aussi beaucoup sur sa créativité et ses concepts. De temps en temps, la série va tenter un épisode joker et mettre la gomme artistiquement parlant. Dans la saison 3 on a un épisode muet sous l’eau par exemple, qui est aussi déroutant que magnifique.

La quatrième saison voit le jour en 2017 sur Netflix et prend cette originalité artistique particulièrement au sérieux. Et c’est d’autant plus marquant qu’elle aborde un thème qu’elle survolait depuis un moment : le traumatisme intergénérationnel. Jusqu’ici on a eu des flashbacks de l’enfance affreuse de Bojack et une représentation acariâtre de sa mère.
La saison démarre tout de suite sur un des meilleurs épisodes de la série : La Vieille Baraque de Sugarman. Bojack s’est réfugié dans la maison de vacances familiale, complètement délabrée. En même temps qu’il la répare, on a un parallèle avec l’enfance de sa mère. Elle vivait dans une famille typique des années 40 qui se portait bien jusqu’à ce que son frère meurt durant la Seconde Guerre Mondiale. Sa mère a été terrassée par le deuil, ça leur a causé un accident de voiture et elle a ensuite été lobotomisée. Suite à ça, elle dit à sa fille :
Promets moi que tu n’aimeras jamais personne comme j’ai aimé [ton frère.]

Et la saison va grandement se concentrer sur Beatrice Horseman, l’enfant qui est devenue l’horrible mère de Bojack des années après. Parce qu’elle est désormais sénile et qu’il doit l’héberger chez lui. Tout cela en hébergeant aussi Hollyhock, une adolescente qui dit être sa fille et qui vient de le retrouver. On a une dynamique intéressante de transmission. Ca crée un véritable conflit intérieur chez Bojack. Ca donne l’un des épisodes concept les plus humains de la série, qui s’appelle Connard de merde. On y suit Bojack et la petite voix dans sa tête qui lui dit qu’il est une personne horrible. Puis à la fin il rentre chez lui, Hollyhock lui parle de sa petite voix à elle et lui demande si c’est un bête truc d’adolescent. Silence. « Oui. »
Le reste de la saison se concentre sur cette dynamique, qui explose quand on découvre que Beatrice mettait des pilules dans le café d’Hollyhock pour qu’elle maigrisse. Elle fait une overdose, survit et ses (8) papas interdisent à Bojack de la revoir. Furieux, il emmène sa mère dans une maison de retraite miteuse. Sur le chemin, elle est confuse. Et la série nous laisse rentrer dans sa tête.
Dans La Flèche du Temps on retrace sa vie à travers ses souvenirs. On a le point de vue d’une vieille femme atteinte de démence. Les visages sont flous, on saute des étapes… Mais on comprend mieux l’histoire des Horseman, dans un p
ortrait encore une fois nuancé.

La saison se finit sur une note d’espoir. Hollyhock est en fait la fille de la bonne des Horseman, avec qui le père a fauté. Bojack se prépare pour le premier rôle d’une série. Cette série marquera un tournant pour Bojack Horseman.
Une tournure plus sombre
La saison 5 sort à la rentrée 2018, et elle est très différente des autres. Bojack incarne Philbert dans une série policière éponyme très sombre. Et toute la série, la vraie, va s’imprégner de cette obscurité. Bojack va sombrer plus que jamais dans l’addiction et ne devenir plus qu’un avec son personnage jusqu’à ne plus dissocier la fiction de la réalité. Puis il se réfugie dans son statut de célébrité à succès pour excuser toutes les choses horribles qu’il a fait. Il est complètement perdu, et en deuil aussi car sa mère vient de mourir.
Son enterrement donne lieu à l’un des épisodes les plus aimés de la série : Free Churro. Un monologue de 20 minutes très prenant dans lequel Bojack fait un dernier discours pour sa mère, avec tous les sentiments contradictoires que ça crée chez lui.

Il va vers une descente aux enfers à vitesse grand V et finit par étrangler sa co-star sur le plateau de Philbert. Elle est sauvée par l’équipe. Le lendemain il ne s’en souvient même pas. Tout le monde, elle comprise, lui dit de faire comme si les images qui ont fuité étaient de la comédie. Il se sent coupable et c’est le déclic : il part en désintox. La saison finit sur cette action symbolique.
Puis vient la saison finale, diffusée en deux parties. En 2019, on a les péripéties de Bojack à la clinique et le tournant qu’a pris la vie de tous les autres personnages. On a un Bojack qui va mieux et qui veut faire mieux qu’avant. On a 7 épisodes de sa guérison entamée, et puis un dernier… Seul épisode de la série dans lequel il n’apparait pas. On y suit les femmes qui ont entouré Bojack, et comment elles vivent avec les conséquences de ses actes. Puis à la fin, Hollyhock rencontre un certain Brett à une soirée. Il a rencontré Bojack quand il était adolescent et il a été témoin d’actions particulièrement horribles. Quand il lui dit qu’il est célèbre, elle demande qui c’est. L’épisode se finit sans qu’on entende sa réponse, mais on le sait : les conséquences vont arriver jusqu’à lui après tout ce temps.

Et la seconde partie de cette saison est beaucoup plus difficile. Bojack a un poste de professeur de théâtre dans la fac d’Hollyhock. En même temps, des journalistes enquêtent sur la mort de Sarah Lynn, que sa mère trouve louche. Ils découvrent que Bojack était bien avec elle ce soir-là et qu’il a attendu 17 minutes avant d’appeler les secours, tentant de s’appeler avec le téléphone de Sarah Lynn pour s’innocenter. Ca donne une dimension vertigineuse au rapport du spectateur au personnage. On l’a vu faire des choses étranges avec les années, et là on conscientise, on remet les morceaux du puzzle ensemble.
La journaliste appelle Bojack et lui dit que des informations vont être révélées sur lui le lendemain. Son monde s’effondre. Princess Carolyn, son agent, lui obtient une interview télévisée qui réussit à le dédouaner. Mais trop gourmand, il veut en faire une seconde. Cette fois plus d’informations sortent, il se fait détruire par la journaliste, et c’en est fini pour son image publique. Ce qui était si précieux pour Bojack, être aimé de tous, est désormais impossible.
Là c’est l’ultime descente aux enfers. Il s’enfonce de plus en plus jusqu’à se rendre dans un état plus que second dans son ancienne maison, qu’il a dû céder tellement tout ça l’a ruiné financièrement. Puis, on a l’épisode le plus populaire de la série : La vue au dernier clignement.
On ne comprend pas cet épisode quand on le regarde pour la première fois. Bojack est dans une sorte de monde alternatif, entouré des personnages qui sont morts tout au long de la série. Ils célèbrent un diner spectacle aussi beau que glauque. Après chaque passage sur scène, chacun finit par prendre une porte qui mène on ne sait où.

Quand vient le tour de Bojack, il comprend que derrière cette porte il n’y a rien d’autre que du vide. Il essaye de fuir, mais est poursuivi par un amas de goudron qui le suit partout. Il trouve un téléphone, appelle Diane, et on comprend. Elle lui dit qu’elle n’est pas réelle et ne peut pas l’aider. Il reste au téléphone avec elle quand même, pendant qu’il voit son reflet inanimé et abstrait dans une piscine. Le goudron s’empare de l’écran. Bip d’hôpital. Fin de l’épisode.

Que retenir de Bojack Horseman ?
Et non, ce n’est pas la fin de la série. Bojack n’est pas mort et il fera face aux conséquences de ses actes. Il finit en prison pour s’être introduit dans la maison. Le dernier épisode c’est le mariage de Princess Carolyn, où tout le monde se retrouve. L’épisode parait un peu iréel, mais offre une très belle fin. Toutes ces relations ont fait d’eux tous qui ils sont. L’épisode s’appelle d’ailleurs C’était bien le temps que ça a duré. La dernière scène est une discussion entre Diane et Bojack, qui ont traversé une amitié tumultueuse. Ils parlent de la vie, comme la série l’a fait de bout en bout. Il dit :
Ce serait drôle si ce soir, c’était la dernière fois qu’on se parlait.
Ils parlent encore, puis il y a un silence et une musique se lance. Elle continue, alors qu’on les regarde pour la dernière fois. Et c’est la fin de Bojack Horseman.
Une série qui aura exploré non seulement son personnage principal extrêmement complexe mais aussi de nombreux parcours qu’on n’a pas vraiment évoqué ici. Une série qui a multiplié les points de vue plein d’humanité et qui a donné des leçons de vie imparfaites, dans lesquelles beaucoup se reconnaissent. Avec des épisodes parfois très spéciaux qui éblouissent, d’autres qui brisent le coeur, et d’autres encore qui font hurler de rire.
Bojack Horseman c’est beaucoup de choses à la fois. Parce que ça capture une humanité très juste. Chacun sera plus ou moins sensible à des personnages ou des situations, mais c’est vrai que la petite voix de Connard de merde est par exemple assez universelle chez les spectateurs. On a un véritable héritage, avec une série qui revient souvent dans les classements des meilleures séries comme récemment avec le top 100 du New York times.
On a aussi une communauté toujours très vivante qui théorise beaucoup et remarque encore des détails, ou voit certains épisodes différemment après avoir grandi.
Bojack Horseman a donné une manière de se sentir compris à beaucoup. Elle explore le deuil, l’addiction, la célébrité mais aussi des choses plus spécifiques comme les obligations qu’on se fixe face à nos traumatismes et le besoin de s’en servir pour faire le bien. Ou ne pas vouloir grandir mais le faire malgré soi. Et parfois un épisode va nous parler d’une intrigue qui parait stupide mais ne l’est pas. On va rire et pleurer, parfois en même temps. Et on va se souvenir de Bojack Horseman comme de cette série qui nous a vu. Comme dirait Bojack : « Je te vois. »

– Parfois la vie est une garce et puis tu meurs, hein ?
– Parfois. Parfois la vie est une garce et tu continues de vivre.
Bojack et Diane dans C’était bien le temps que ça a duré
Pour approfondir, vous pouvez regarder une analyse d’épisodes plus complète.
